A PROPOS

Le monde selon Marie-Claude

 

 

Dans son monde, il y a du monde. Des femmes, des enfants, des hommes, des oiseaux… et puis aussi des chapeaux, des livres, des flûtes, des valises et des sacs… Des gens qu’on croit connaître comme Alexandre le Bienheureux ou l’Hirondelle du faubourg ou le Roi et l’oiseau mais qui ne sont pas exactement les mêmes que dans nos souvenirs, et puis des gens qu’on ne connaît pas mais qui finalement ne sont pas de parfaits inconnus.

 

Debout, assis ou même couchés, sur un banc, une balance ou un livre, les unes et les autres se posent Mais ils ne prennent pas la pose, ils ne la ramènent pas, non, ils sont juste là et bien là. Un mouvement de la tête, un geste de la main, dans une attitude d’élan ou même de repli timide, ils plantent leurs yeux dans les nôtres et nous appellent et nous invitent à la rencontre.

 

Alors les sculptures de pierre deviennent des êtres de chair, des personnes magnifiquement humaines, qui disent la tendresse, l’attente, l’envie, la douceur et aussi des douleurs, l’inquiétude, l’incompréhension… Dans la joie comme dans l’inquiétude, ils savent se tenir, ils sont dignes, et fiers, et tournés vers l’autre à qui ils sont prêts à confier quelques-uns de leurs précieux secrets. Ils savent qu’au fond la seule chose qui compte c’est la terre qui nous porte et nous façonne et la poésie qu’elle fait naître et qui nous aide à vivre.

 

Le monde selon Marie-Claude est un monde de poésie et d’humanité.

 

Pascale Leroy

Marie-Claude DEBAIN, sculpteur, nous offre une superbe exposition à la chapelle St-Louis de Quimiac, et à la Maison du patrimoine de Mesquer, où l’on peut voir quelques autres pièces.

 

Sculptures en terre couleur d’ocre, parfois partiellement peintes, découpes de plaques de métal corrodé, bronzes nature ou patinés et gravures monotype, tout se complète dans une belle harmonie. De ces formes comme des ombres, vivants archétypes de notre condition, émerge une communication directe, essentielle, dans un profond sentiment de dignité.

 

Ce qui frappe, dès l’entrée, c’est Le mur et ses dix-sept personnages.

Mais il y a aussi ceux de La ville rouge, celui qui est Seul dans la ville… Ces êtres, dont la plupart nous sollicitent de manière lancinante, affirment une forte présence par l’expression évocatrice de leurs visages finement dessinés ; on dirait qu’ils attendent de nous une réponse. Des visages qui semblent parfois émerger de la gangue, mais d’une gangue bien vivante, on perçoit la nudité des corps sous le gros drap qu’ils portent. C’est bouleversant.

 

Ces personnages si démunis nous désarment. Certains, comme frappés de stupeur ou d’indignation, s’adressent directement au regardeur, et peut-être tout autant à la Métaphysique, ou à l’Inconnu. Ils semblent accablés, ne rien comprendre de ce qui leur arrive, pourtant ils réagissent, et c’est dans l’amour qu’ils puisent toute leur force; les femmes maternelles et tendres envers hommes et enfants, les hommes protecteurs de leur progéniture.

 

Don Quichotte, qui ne fait qu’un avec son rêve et son moulin, a maintenant une aile rouillée, l’autre brisée, comme s’il figurait la durée, l’usure, ou un temps révolu ; L’homme qui dansait avec les oiseaux, lui répond-il ? Ou bien cet Homme qui va vers la lumière ?

La procession, au titre déroutant nous montre-t-elle celles de notre époque ou celles d’un passé encore vif, où des hommes, répondant à l’appel ou à l’injonction, partent l’un derrière l’autre, un bagage à la main, laissant des compagnes éplorées. Le mouvement tournant de la

présentation des personnages induit une sorte de menace sur ceux qui restent.

 

Soleil noir, où l’on voit un homme assis sur une table, semble cristalliser toute l’angoisse de la barbarie.

Les grands hommes peuvent laisser perplexes. En costume, serrés en groupe compact, avec leurs grosses valises. Qui sont-ils ?

Mais il y a aussi Les alentours du poème, Alexandre le bienheureux, Les invités de la vie, Kedma, le bronze de Petite mère, jeune femme enceinte, posé près de celui d’un homme à l’attente opposée (En attendant Godot). Et bien d’autres encore.

 

Les cartels, qui ne paraphrasent jamais l’œuvre exposée, sont une autre source de découvertes ; écrits avec humour ou avec poésie, ils renseignent, ouvrent de nouvelles pistes, des questionnements, renvoient vers d’autres arts comme le cinéma, la littérature, la poésie…

Tout est pensé dans le travail de Marie-Claude Debain, jusqu’à ce personnage de Fleur de bitume, qui ne pouvait que reposer sur un pavé.

 

En fait, elle réussit à nous faire percevoir le geste de l’artiste, la sculpture en train de se faire, l’informe de la matière, la matière transformée. Un peu comme la vie qui naîtrait de l’inerte, de ce que l’on croyait mort.

Les gravures viennent en écho aux sculptures. On est surpris par ces ombres immobiles ou en mouvement qui, selon les tableaux, se diluent ou acquièrent une grande précision. Facilité de l’artiste à suggérer, à donner force et densité à tout, au mouvement, au regard, aux attitudes,

même statiques.

 

Ces œuvres traitent de l’essence même de la vie : l’amour, la solitude, la maladie, la mort, une mort prochaine, pas vraiment naturelle. Le temps, celui qui ronge, le temps d’hier et celui d’aujourd’hui, l’étonnement, la question, l’angoisse. La vie, avec ses jardins secrets, ses coins d’enfance, ses évasions, sa beauté.

Marie-Claude DEBAIN nous communique tout cela avec sensibilité, tendresse et générosité.

 

Anne-Marie GENINET (septembre 2015)